De la satisfaction

Elle s’était réveillée en plein après-midi avec les idées claires. Elle s’était redressée, non sans peine, avait laissé la peau de ses pieds glisser dans des pantoufles qu’on aurait dites centenaires. Puis, elle s’était dirigée vers la cuisine en empruntant le couloir aux murs tapissés de motifs végétaux – bardanes, marguerites, boutons d’or.

 

Après être restée immobile devant le comptoir plusieurs minutes, elle saisit entre ses mains la poivrière en bois d’aulne qu’elle rangea dans le réfrigérateur, près d’un melon et d’un sac de haricots.

 

Elle s’était alors dite satisfaite de l’assemblage, sachant que, le lendemain, tout serait à recommencer.

Du ronflement

Elle avait retrouvé la libraire sur une étendue de verdure. Réunies autour de la page 77, elles s’extasiaient devant ce vers : « Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères ». Il semblait que ces mots leur parlaient de la caresse du temps sur leur peau – de quelque chose de terrible et de doux tout à la fois.

 

Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères était ce qu’elles se répétaient en humectant un biscuit Social Tea, puis deux, dans leur infusion d’hibiscus. Après quoi elles cultivaient sur leur langue et dans le creux de leurs joues, pour un instant seulement, la rugosité et l’ivresse de la grève.

 

Elles avaient passé l’après-midi sous le feuillage dense des arbres matures du parc – jusqu’à ce que leurs mains fassent trembler les tasses de porcelaine. Après quoi elles étaient reparties en empruntant des directions opposées.

 

*

 

De retour sur la véranda, calée au fond de sa berçante, elle essayait de se souvenir depuis combien de temps elle connaissait la libraire, le quincailler et les autres.

 

Aucune date, aucune durée ne surgissait. Ne lui revenaient que de vagues cercles bleus qui parsemaient des grilles dans le recoin des petites souvenances. Calendriers, mots-cachés? Elle ne pouvait dire, et alors elle faisait savoir à qui voulait l’entendre, qu’il valait mieux avoir, sous le capot, les engrenages de l’oubli que d’avoir, dans l’oreille, le ronflement constant des minotaures.

De quelques provisions

Elle ne faisait que rarement part de ses opinions. Plutôt, elle trouvait un certain goût pour les suggestions de nature particulière.

 

Ainsi, à la libraire du quartier qu’elle croisait presque à chaque semaine, elle disait : « Il serait de bon augure d’aller cueillir nous-mêmes nos oranges – près d’une rivière charroyant l’odeur d’un lilas ou deux, préférablement. Et, advenant que le temps soit clément, je propose d’en faire confire les écorces. Cela serait une manière de recueillement. Qu’en dites-vous? »

 

La libraire, qui croyait fermement que tout avait déjà été lu et que tout projet était la relecture de ce qui n’avait pas encore eu lieu, disait que ce serait une belle façon de se poser. Puis, avant de quitter, elle ajoutait, le plus sérieusement du monde : « Je vous donne donc rendez-vous à la page soixante-dix-sept. Cela nous laissera amplement le temps de préparer le thé et quelques provisions. »

De l’acquittement

Elle ne se demandait plus pourquoi elle le faisait – saisir une couverture, la rouler, prendre un fruit, l’emballer dans un mouchoir de coton –, mais les jours gris et secs, elle se disait qu’il n’y avait que cela à faire. Elle prenait alors le sentier dallé menant à la porte de la clôture, empruntait le trottoir en s’assurant de ne pas écraser les coquilles d’escargots innombrables qui le peuplaient, puis elle arrivait, sans trop savoir combien de détours elle avait pu faire, au parc.

Elle trouvait alors un arbre, la plupart du temps un peuplier, auprès duquel elle dépliait la couverture. Le mouchoir de coton était déplié, le fruit saisi du bout des doigts, touché du bout des lèvres.

Et lorsque les feuilles tendres, au-dessus d’elle, se mettaient à bruire, elle posait ce qui restait du fruit sur l’herbe rase – offrande au grouillement du sol et du ciel. La couverture était secouée légèrement avant d’être enroulée à nouveau. C’est sans mot dire qu’elle rentrait chez elle, à temps pour l’heure du thé qui était l’événement de toutes les heures.

Sa présence au parc, pour un moment à peine, était un acquittement de la vie ordinaire.

«… collés les uns aux autres.»

«Aimer les gens. Ce ne serait pas l’effet de notre bonté, ou pour accomplir notre devoir. Ce ne serait pas non plus, guidés par un quelconque instinct grégaire, pour nous frotter à eux, pour respirer leurs odeurs. Un pareil amour serait tenace. Il ne procéderait pas d’un serment réfléchi et, cependant, il ne serait pas inscrit dans une fatalité organique. Il unirait la spontanéité et un libre choix à l’image de notre personne. Il nous enchanterait: nous n’imaginerions pas un monde privé de visage. Une journée heureuse serait celle où nous aurions accueilli et prodigué des signes de politesse, d’amitié, et où, cependant, nous saurions en être les spectateurs d’un œil amusé, prouvant par là que nous ne nous comportons pas comme les membres d’un clan collés les uns aux autres. […]
Quand on aime les gens, il y a des actes ignobles que jamais on ne commettra, des silences lâches auxquels jamais on ne consentira. Alors on ne supporte pas que certains êtres soient bafoués sous prétexte qu’ils sont différents et que, malgré leur modeste, si modeste condition, ils constituent une menace pour le corps social.»

Pierre Sansot, Les vieux, ça ne devrait jamais devenir vieux, Payot & Rivages, coll. «Petite bibliothèque Payot», Paris, 2001 [1995], p. 181 et 185.

Du passage

Elle avait recommencé à se bercer sur la véranda. Son bercement pouvait durer des heures durant et, entre une gorgée d’orange pekoe et une bouchée de biscuit Normandie, elle se penchait, frêle, sur une table constellée de morceaux de casse-tête. Elle déplaçait un morceau, en retournait un autre, emboitait ceux-ci ou ceux-là.

 

Le quincailler, de passage, s’approcha, pointa deux pièces du puzzle avec l’un de ses gros index. Elle releva légèrement la tête, hocha du chef, et dit : « Il ne faut pas s’en faire pour moi, je passe le temps. » Ce à quoi il répondit : « Je le sais… Et cela me paraît fort noble. »

 

Il reprit sa marche et lança, pour lui-même et pour personne : « Quand le temps se lousse, faut pas trop serrer la vis. »

Des coutures

Avec l’arrivée du printemps, elle avait recommencé à marcher. D’abord jusqu’à sa boîte aux lettres, fixée à la clôture de fer basse qui sépare les herbes folles du trottoir poussiéreux, puis jusqu’au coin de la rue. Et puis… après avoir parcouru quelques centaines de mètres, elle s’arrêtait, regardait les houppiers pour retrouver une manière de nord.

 

Parfois elle s’assoyait sur un banc, mains jointes sur ce qu’il lui restait de cuisses, jusqu’à ce qu’un passant lui demande où elle résidait. Chaque fois, elle répondait : « Je connais très bien l’endroit où j’habite, mais j’essaie, de temps à autres, d’en habiter l’envers. »

Du vent

[Série 2 des Dérives. Suite de «Je n’aime pas l’avenue du Mont-Royal».]

 

Ça se passe un dimanche de redoux sur l’avenue du Mont-Royal. Je sais, Victoria, que tu n’aimes pas particulièrement cette artère, mais je crois que je commence à m’y faire. M’y faire et non pas aimer, avec tout ce que ça comporte de doute, de sourire en demi-teintes et d’éclats d’étrangeté. Il faudrait dire, simplement, que je ne comptais plus les jours depuis la dernière fois où ça c’était accumulé sur les pages du carnet de poche – quadrillées comme celles qu’utilisaient la mère pour faire le budget, vérifier les états de comptes. Il y a des moments où les annotations font état d’un solde négatif ou, plutôt, d’une impression de manque de salive pendant qu’on essaie de mâcher la pâte du quotidien.

 

Durant ce dimanche de redoux, ça s’est remis à s’accumuler : le nombre de bruncheuses et de bruncheurs qui font la queue devant L’Avenue tout comme le nombre de laryngites à venir qui seraient inversement proportionnelles à la quantité de tuques observées sur les têtes des Plateaumontais.

 

Sur les trottoirs s’élève de temps à autre un cri sec causé par la froidure d’une eau de balcon pure ploquant sur une nuque. Autour, la négociation du droit de passer sur un bout de ciment poussiéreux pris en sandwich par une flaque d’eau brune et une mare de slush.

 

Le redoux se poursuit avec des vinyles de Testament piétinés par une femme qui fredonne « Caroline says », un groupuscule d’adolescents, enveloppé dans ce qui ressemble à un poncho collectif, en train de téter des bonbons surets suivi d’un Labrador stoïque qui se laisse renifler par un Lhassa Apso.

 

Surtout, au coin de Mentana, deux enfants heureux de ne pas devoir porter leurs mitaines et qui redécouvrent la sensation du vent, frais, qui passe entre leurs doigts potelés.

 

*

 

J’ai l’impression d’avoir gardé mes mitaines des saisons durant.

«… comme jamais… »

« Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment-là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. – Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Ils s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un de l’autre comme jamais. »

– Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, trad. de l’allemand par Bernand Pautrat, Allia, Paris, 2010, fragment XIX.