Du vent

[Série 2 des Dérives. Suite de «Je n’aime pas l’avenue du Mont-Royal».]

 

Ça se passe un dimanche de redoux sur l’avenue du Mont-Royal. Je sais, Victoria, que tu n’aimes pas particulièrement cette artère, mais je crois que je commence à m’y faire. M’y faire et non pas aimer, avec tout ce que ça comporte de doute, de sourire en demi-teintes et d’éclats d’étrangeté. Il faudrait dire, simplement, que je ne comptais plus les jours depuis la dernière fois où ça c’était accumulé sur les pages du carnet de poche – quadrillées comme celles qu’utilisaient la mère pour faire le budget, vérifier les états de comptes. Il y a des moments où les annotations font état d’un solde négatif ou, plutôt, d’une impression de manque de salive pendant qu’on essaie de mâcher la pâte du quotidien.

 

Durant ce dimanche de redoux, ça s’est remis à s’accumuler : le nombre de bruncheuses et de bruncheurs qui font la queue devant L’Avenue tout comme le nombre de laryngites à venir qui seraient inversement proportionnelles à la quantité de tuques observées sur les têtes des Plateaumontais.

 

Sur les trottoirs s’élève de temps à autre un cri sec causé par la froidure d’une eau de balcon pure ploquant sur une nuque. Autour, la négociation du droit de passer sur un bout de ciment poussiéreux pris en sandwich par une flaque d’eau brune et une mare de slush.

 

Le redoux se poursuit avec des vinyles de Testament piétinés par une femme qui fredonne « Caroline says », un groupuscule d’adolescents, enveloppé dans ce qui ressemble à un poncho collectif, en train de téter des bonbons surets suivi d’un Labrador stoïque qui se laisse renifler par un Lhassa Apso.

 

Surtout, au coin de Mentana, deux enfants heureux de ne pas devoir porter leurs mitaines et qui redécouvrent la sensation du vent, frais, qui passe entre leurs doigts potelés.

 

*

 

J’ai l’impression d’avoir gardé mes mitaines des saisons durant.

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«… comme jamais… »

« Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment-là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. – Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Ils s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un de l’autre comme jamais. »

– Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, trad. de l’allemand par Bernand Pautrat, Allia, Paris, 2010, fragment XIX.