Du ronflement

Elle avait retrouvé la libraire sur une étendue de verdure. Réunies autour de la page 77, elles s’extasiaient devant ce vers : « Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères ». Il semblait que ces mots leur parlaient de la caresse du temps sur leur peau – de quelque chose de terrible et de doux tout à la fois.

 

Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères était ce qu’elles se répétaient en humectant un biscuit Social Tea, puis deux, dans leur infusion d’hibiscus. Après quoi elles cultivaient sur leur langue et dans le creux de leurs joues, pour un instant seulement, la rugosité et l’ivresse de la grève.

 

Elles avaient passé l’après-midi sous le feuillage dense des arbres matures du parc – jusqu’à ce que leurs mains fassent trembler les tasses de porcelaine. Après quoi elles étaient reparties en empruntant des directions opposées.

 

*

 

De retour sur la véranda, calée au fond de sa berçante, elle essayait de se souvenir depuis combien de temps elle connaissait la libraire, le quincailler et les autres.

 

Aucune date, aucune durée ne surgissait. Ne lui revenaient que de vagues cercles bleus qui parsemaient des grilles dans le recoin des petites souvenances. Calendriers, mots-cachés? Elle ne pouvait dire, et alors elle faisait savoir à qui voulait l’entendre, qu’il valait mieux avoir, sous le capot, les engrenages de l’oubli que d’avoir, dans l’oreille, le ronflement constant des minotaures.

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