Les vingt-quatre

[Suite de La ville et ses manifestations. Série 2 des Dérives.]

 

C’est une journée où… rien. C’est une journée où rien ne dépasse de la routine jusqu’à ce qu’un chevelu de la couronne, monté sur des Doc Marten’s fuchsia, lance ça sent la vieille caisse, icitte! Une de vingt-quatre, avec de la mousse, du pétillant pis des chihuahuas à manicles! Ça commande le lever des yeux, la prise d’une grande bouffée de l’air qui emplit cet autobus ordinaire de la ligne 24. C’est à ce moment précis que ça se met à dépasser devant, à gauche et à droite : deux emos qui sentent le Downy; une cogneuse de clous dont la tête menace de sortir par la fenêtre ouverte à toutes les quatre secondes et trois dixièmes; un gamin qui tète son gros orteil, son pied, les deux; un tricoteur excédé saupoudrant le bus de j’ai perdu ma maille, perdu ma maille, j’ai la moutarde au nez; la voisine, tendue, de la cogneuse; un autre gamin qui tète un autre talon; des bottes Sorel à 32°C; une sœur grise qui porte une casquette des Sénateurs; un chauffeur qui demande à ses passagers si quelqu’un descend à Panet et qui les fixe, dans son rétroviseur, durant sept secondes de silence; un homme qui entre, regarde le chauffeur et lui hurle « I’m lost as fuck »; un cycliste qui brandit un concombre à l’endroit du chauffeur; une adolescente, conseillée par son amie, qui recherche Ryan Reynolds dans Google Images; une enfant somnolente qui joue dans les cheveux de sa grand-mère rousse et bouclée; un plant de géraniums sur un strapontin; une flasque d’aluminium brossé sous la bretelle d’un soutien-gorge; un clown triste; un parapluie Dora oublié sous un banc; la possibilité d’une rixe; une armoire à glace et sa perruche; une cycliste en sardine, sur Sherbrooke, qui crie j’ai-tu l’air d’un courge, crisse; une boxeuse qui texte à l’index; un garçon qui garde jalousement un plein sac de barbe-à-papa; une femme de papier froissé qui sort du bus, lentement, avant de faire une révérence au chauffeur.

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Des mûres

[Série 2 des Dérives. Suite de Sous l’oeil attentif de culturistes bien huilés.]

Un type à l’orgueil pectoral se pavane sur l’avenue du Mont-Royal. Avant de pénétrer dans la fruiterie, il dépose un sac à l’entrée, en sort un t-shirt impeccablement plié, l’enfile. À une passante qui le regarde, il explique : « Voyez, c’est pour éviter que les mûres ne se jettent sur moi! »

Je n’habite pas encore tout à fait le Plate

[Série 3 des Dérives. Suite de Je n’habite pas encore tout à fait Hochelaga.]

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Le 27 mai 2016 j’ai traversé Ontario, suis allé vers le faux Nord de Montréal pour m’installer sur le Plate. Remarques en vrac :

  • J’en suis encore à chercher les interrupteurs et les gradateurs près du cadrage des portes, la nuit.
  • J’hésite encore, devant les tiroirs de la cuisine, quand je cherche les cuillères à mesurer.
  • J’ai troqué mes rues habituelles par des Érables, Mont-Royal, Marie-Anne, Lafrance, Parthenais et Rachel et quelques ruelles qui ont probablement des noms – qui me sont encore inconnus.
  • Lave-vaisselle = sorcellerie.
  • J’hésite encore lorsque vient le temps de donner mon adresse, mais je connais mon code postal par cœur grâce à une mnémotechnique douteuse : « Hashtag : deux sucettes ».
  • Avant que les vacances d’été ne commencent, j’ai entendu pour la première fois depuis longtemps la clameur des enfants jouant dans les cours d’école, le midi.
  • Le craquement des planchers me donne l’impression d’avoir vingt livres de plus. Disons : un surplus de présence.
  • Sur le Plate, on raconte qu’un enfant, par trois fois, a coulé un bronze dans la ruelle.
  • Le matin, j’entends parfois des cornes de brumes en provenance d’Hochelaga.
  • Je marche plus qu’avant. J’annote, oui, mais j’ai un goût de fiction dans la bouche.
  • Tout cela est anodin; tout cela est important.

 

*

 

Le plate. C’est comme ça que le grand-père nommait le plateau de ses terres. C’était une vaste étendue, à l’ouest du ruisseau (et plus tard le marais) Trépanier. Le frère et moi, gamins, nous nous faisions régulièrement interdire d’y aller : ces jours-là, le taureau régnait en haut de la côte – une chambre à ciel ouvert jonchée de replis invisibles.

 

Mon ancrage, ici, sera une affaire de pelures d’oignon. Une affaire de dissimulation, de chaleur et de patience.