Des vœux

Ils disaient : « Vous savez, qui prend mari prend pays. » Elle restait silencieuse, le temps de prendre trois gorgées d’Orange Pekoe, puis leur répondait : « Je connais des quartiers où, toutes les nuits, sur les balcons, on renouvelle ses vœux du bout des lèvres. »

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Du thé

Le quincailler était venu partager le thé avec elle. Un thé sans nom, mais en poche, disait-il, qui permettait de remettre à qui le voulait la canisse en place. Ils se faisaient maigres, tous les deux, entourés d’abat-jours pastel décorés d’arabesques. Sur la table, entre les tasses de porcelaine à motifs fleuris, trônait une espèce de pyramide constituée de quatre pamplemousses blancs. Je sors tous les matins, quelques minutes après neuf heures, disait-elle. C’est une manière d’aimer ce qui reste.

Le quincailler l’a regardée longtemps avant de lui demander si ce n’était pas là une de ses idées fixes avant d’ajouter qu’elle semblait aux prises avec une fatigue profonde. La fatigue que j’ai est moins profonde qu’étendue, vous savez... C’était presque un murmure.

Ils avaient passé tout l’après-midi les jambes croisées et la peau fripée, assis sur des fauteuils recouverts de batik. Après huit tasses de thé en poche, le quincailler s’était levé, touché de l’index son sourcil droit avant de remettre sa casquette. Votre fatigue tient moins du clou à charpente que de l’agrafe, à ce que je comprends. Elle lui avait tendu la main, avait serré la sienne. Vers la dix-septième heure, la porte avait grincé.

Des galets

Elle était persuadée que, à force de regarder par la fenêtre, elle trouverait un sens à son attente. La journée durant, elle pouvait regarder les plumes de givre se former sur la fenêtre du salon. Elle attendait le printemps, déjà, et caressait de ses doigts durs la rivière de galets qui lui courait dans le creux du corps.

«… l’intimité d’un être étranger…»

«Vivre dans l’intimité d’un être étranger, non pour le rendre plus proche ou le connaître, mais pour qu’il demeure étranger, lointain et même inapparent, au point que son nom le contient tout entier. Puis jour après jour, jusque dans le malaise, n’être rien d’autre que le lieu toujours ouvert, la lumière impérissable au sein de laquelle cet être unique, cette chose demeure à jamais exposée, emmurée.»

Giorgio Agamben, «Idée de l’amour» dans Idée de la prose, trad. de l’italien par Gérard Macé, Paris, Christian Bourgois éditeur, coll. «Titres», 1998 [1988], p. 43.

Des idées fixes

Le quincailler du coin, quand il passait devant chez elle, s’arrêtait pour la voir se bercer avant de toucher du bout de l’index sa casquette de tweed – puis reprendre le fil de sa marche.

Un jour de gris et de bleus, il lui dit : « Vous n’auriez pas les idées fixes, vous? » Pour toute réponse, elle haussa les épaules et leva ses paumes fripées vers les nuages.

Le quincailler toucha sa casquette du bout de l’index et dit, chuchotant presque, qu’il pourrait lui fournir des boulons et une livre de clous si un jour ça se mettait à chambranler un peu trop.

Le lendemain matin, un fin givre couvrait la véranda.

De l’effleurement

Les matins d’automne, lorsqu’elle sentait la brise glisser sur ses rides, elle se rappelait d’une tante désormais enfouie dans les replis de l’enfance. Elle se souvenait de l’effleurement d’une joue contre la sienne, d’un parfum de rose dans les mailles d’un tricot. Surtout, elle avait en mémoire la texture d’une trace de fard laissée sur sa joue – et ce sentiment, très vif, que tout un visage, fatigué, aurait pu s’échouer à l’orée de ses paupières.

Du bonheur II

Elle ne parvenait plus à se rappeler ce qui, avant les rhumatismes, lui permettait de savoir qu’elle avait un corps. Elle était persuadée qu’il s’agissait de signes, très simples, maintenant rangés dans un tiroir marqué du mot « bonheur ». Et dans ce tiroir se cachait aussi le poids – mille bouts de papiers colorés – qui longtemps lui avait pesé sur les épaules, qui lui avait fait parcourir la ville dans tous les sens.