Du passage

Elle avait recommencé à se bercer sur la véranda. Son bercement pouvait durer des heures durant et, entre une gorgée d’orange pekoe et une bouchée de biscuit Normandie, elle se penchait, frêle, sur une table constellée de morceaux de casse-tête. Elle déplaçait un morceau, en retournait un autre, emboitait ceux-ci ou ceux-là.

 

Le quincailler, de passage, s’approcha, pointa deux pièces du puzzle avec l’un de ses gros index. Elle releva légèrement la tête, hocha du chef, et dit : « Il ne faut pas s’en faire pour moi, je passe le temps. » Ce à quoi il répondit : « Je le sais… Et cela me paraît fort noble. »

 

Il reprit sa marche et lança, pour lui-même et pour personne : « Quand le temps se lousse, faut pas trop serrer la vis. »

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Du thé

Le quincailler était venu partager le thé avec elle. Un thé sans nom, mais en poche, disait-il, qui permettait de remettre à qui le voulait la canisse en place. Ils se faisaient maigres, tous les deux, entourés d’abat-jours pastel décorés d’arabesques. Sur la table, entre les tasses de porcelaine à motifs fleuris, trônait une espèce de pyramide constituée de quatre pamplemousses blancs. Je sors tous les matins, quelques minutes après neuf heures, disait-elle. C’est une manière d’aimer ce qui reste.

Le quincailler l’a regardée longtemps avant de lui demander si ce n’était pas là une de ses idées fixes avant d’ajouter qu’elle semblait aux prises avec une fatigue profonde. La fatigue que j’ai est moins profonde qu’étendue, vous savez... C’était presque un murmure.

Ils avaient passé tout l’après-midi les jambes croisées et la peau fripée, assis sur des fauteuils recouverts de batik. Après huit tasses de thé en poche, le quincailler s’était levé, touché de l’index son sourcil droit avant de remettre sa casquette. Votre fatigue tient moins du clou à charpente que de l’agrafe, à ce que je comprends. Elle lui avait tendu la main, avait serré la sienne. Vers la dix-septième heure, la porte avait grincé.