Du ronflement

Elle avait retrouvé la libraire sur une étendue de verdure. Réunies autour de la page 77, elles s’extasiaient devant ce vers : « Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères ». Il semblait que ces mots leur parlaient de la caresse du temps sur leur peau – de quelque chose de terrible et de doux tout à la fois.

 

Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères était ce qu’elles se répétaient en humectant un biscuit Social Tea, puis deux, dans leur infusion d’hibiscus. Après quoi elles cultivaient sur leur langue et dans le creux de leurs joues, pour un instant seulement, la rugosité et l’ivresse de la grève.

 

Elles avaient passé l’après-midi sous le feuillage dense des arbres matures du parc – jusqu’à ce que leurs mains fassent trembler les tasses de porcelaine. Après quoi elles étaient reparties en empruntant des directions opposées.

 

*

 

De retour sur la véranda, calée au fond de sa berçante, elle essayait de se souvenir depuis combien de temps elle connaissait la libraire, le quincailler et les autres.

 

Aucune date, aucune durée ne surgissait. Ne lui revenaient que de vagues cercles bleus qui parsemaient des grilles dans le recoin des petites souvenances. Calendriers, mots-cachés? Elle ne pouvait dire, et alors elle faisait savoir à qui voulait l’entendre, qu’il valait mieux avoir, sous le capot, les engrenages de l’oubli que d’avoir, dans l’oreille, le ronflement constant des minotaures.

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De l’acquittement

Elle ne se demandait plus pourquoi elle le faisait – saisir une couverture, la rouler, prendre un fruit, l’emballer dans un mouchoir de coton –, mais les jours gris et secs, elle se disait qu’il n’y avait que cela à faire. Elle prenait alors le sentier dallé menant à la porte de la clôture, empruntait le trottoir en s’assurant de ne pas écraser les coquilles d’escargots innombrables qui le peuplaient, puis elle arrivait, sans trop savoir combien de détours elle avait pu faire, au parc.

Elle trouvait alors un arbre, la plupart du temps un peuplier, auprès duquel elle dépliait la couverture. Le mouchoir de coton était déplié, le fruit saisi du bout des doigts, touché du bout des lèvres.

Et lorsque les feuilles tendres, au-dessus d’elle, se mettaient à bruire, elle posait ce qui restait du fruit sur l’herbe rase – offrande au grouillement du sol et du ciel. La couverture était secouée légèrement avant d’être enroulée à nouveau. C’est sans mot dire qu’elle rentrait chez elle, à temps pour l’heure du thé qui était l’événement de toutes les heures.

Sa présence au parc, pour un moment à peine, était un acquittement de la vie ordinaire.