Du passage

Elle avait recommencé à se bercer sur la véranda. Son bercement pouvait durer des heures durant et, entre une gorgée d’orange pekoe et une bouchée de biscuit Normandie, elle se penchait, frêle, sur une table constellée de morceaux de casse-tête. Elle déplaçait un morceau, en retournait un autre, emboitait ceux-ci ou ceux-là.

 

Le quincailler, de passage, s’approcha, pointa deux pièces du puzzle avec l’un de ses gros index. Elle releva légèrement la tête, hocha du chef, et dit : « Il ne faut pas s’en faire pour moi, je passe le temps. » Ce à quoi il répondit : « Je le sais… Et cela me paraît fort noble. »

 

Il reprit sa marche et lança, pour lui-même et pour personne : « Quand le temps se lousse, faut pas trop serrer la vis. »

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Des craintes

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Chaque matin, elle disait : « Ça y est, je déménage. Je te soufflerai un baiser, une fois la rue traversée. » Je me souviens avoir attendu pendant des heures, lourdes et lentes, sur le pas de la porte.

 

*

 

Les jours de canicule, elle tricotait des craintes de silence praliné et murmurait dans sa berçante : « Le territoire n’est pas transférable. »

 

*

 

Un jour, elle s’était mise à parler des rues comme certains ont pu parler des falaises. J’ai alors compris qu’elle avait pour seul bagage ses frontières et que j’attendrais, chaque matin, pendant des heures lourdes et lentes, qu’elle quitte sa véranda.